22 juin 2013

La pique éternel retour


Jean-Luc Godard, le Mépris, 1963. Fritz Lang, el maestro y su cuadrilla

Décidément, le tercio de piques est à la mode. Les spectateurs de Las Ventas sont sortis tout retournés de la prestation, lors de la dernière San Isidro, du picador de Javier Castaño, le fameux Tito Sandoval,  et l’idée du rééquilibrage des tercios fait florès dans les blogs. A mon tour, quelques mots sur ce premier acte si controversé.

Il a plusieurs fonctions, ce tercio :
Avant tout, amoindrir les facultés physiques du toro. C’est qu’en attendent les toreros et ce qui s’est pratiqué au cours des décennies passées. Pour cela, un bon gros cheval, un bon gros picador, une bonne grosse pique et un bon gros puyazo suffisent. Pas la peine d’y revenir : le travail est fait du premier coup.

 Evolutions des piques au fil des années
 
Avantages : la brega se limite au minimum (un amené au cheval et un quite) ; le toro n’est fatigué que par la plaie de la pique et économise ses facultés musculaires par l’absence de déplacements et surtout de chocs multiples contre le mur du caparaçon ; tous les toros reçoivent leur ration de fer en un temps minimal, mansos comme  braves.

Inconvénients : il est peu question de bravoure  (qui n’est pas en jeu dans cette manière de faire) ni de spectacle (il n’y a rien à voir). On pratique de cette manière dans la plupart des corridas en arènes de 2ème et  3ème catégorie. 


 

Ensuite, éventuellement, juger la bravoure du toro. C’est ce qu’attend (ou redoute) le toro. Pour cela, il faut : un torero décidé à jouer le jeu (Javier Castaño, par exemple), un cheval léger (moins de 600kg), un picador bon cavalier, capable de placer sa pique au bon endroit dans le dos du toro, bon connaisseur des toros, sachant doser la puissance et la durée du coup de lance , une pique de dimension et de profil revus (pique andalouse, de type « Bonijol ») montée à l’endroit (Messieurs les Alguazils, allez donc surveiller cela, s’il vous plait !), une mise en suerte un peu plus distante à chaque puyazo.  

 Toro de Morena Silva, Ceret 2012

Avantages : proposer au toro de retourner deux ou trois fois permet de voir comment il réagit à la douleur et si son envie de vaincre est plus importante que sa crainte de souffrir ; d’autre part, la mise en suerte à distance de plus en plus importante puyazo après puyazo met en évidence l’intensité  de la bravoure du toro et quel est l’espace autour de lui qu’il estime inviolable ; enfin au fil des rencontres, on peut apprécier avec plus de certitude le style du toro, car ce n’est pas tout d’aller au cheval, encore faut-il le faire avec classe (sans tarder, au galop),  et arrivé contre le caparaçon, pousser tête baissée, perpendiculairement, avec les deux cornes, en s’appuyant sur les 4 sabots. Les aficionados  connaissent ces critères.

Inconvénients :  la bravoure des toros n’étant pas toujours au rendez-vous, ce tercio peut devenir interminable. Le manso que l’on enferme lors de la première pique devient particulièrement retors si l’on veut le ramener au cheval, et cuadrillas et toreros se lancent dans des bregas sans fin, avec des déplacements des cavaliers tout autour de l’arène, des toros qui s’épuisent en galopades et le public qui se lasse. Même lorsque le toro n’est pas un manso fuyard, son envie de revenir au châtiment est souvent assez mitigée. Si on les place à une trop grande distance du cheval, bon nombre d’entre eux s’immobilisent, hésitent, tergiversent, obligeant le picador à des allées et venues sur sa monture, avec de véhémentes agitations de la pique et des cris champêtres, spectaculaires lorsqu’on y assiste pour la première fois, mais qui peuvent finir par ennuyer si cela se répète toro après toro, corrida après corrida. Plusieurs minutes entre deux piques montrent que le toro n’est pas un vrai brave. Insister n’a aucun sens et risque même de provoquer la décomposition du toro, qui réfléchit beaucoup et perd son allant. 

Enfin, qu’il soit un authentique spectacle. C’est ce qu’espèrent les spectateurs. Parmi eux, il y a ceux qui en attendent un moment d’agréments où se mêlent les émotions devant la charge du toro, et les plaisirs des quites variés. 

 
Joselito Adame, Quite por Zapopinas, toro del Conde de la Maza, Seville 2012

Pour cela, il est nécessaire que les toreros montrent leur envie de plaire et se lancent dans la compétition, capote en main. Mais qu’ils agissent avec parcimonie et modération! Il ne s’agit pas, pour la gloriole, de se lancer dans des quites interminables  qui ruinent la suite en épuisant le toro. 

Et puis il y a ceux qui veulent que l’attention soit centrée sur le combat de l’animal et que se prolonge cet affrontement toro contre picador au-delà des deux et exceptionnellement trois attaques habituelles. On voit ainsi, lors de corridas-concours, (en France, notamment) des séries de 4, 5 piques par toro, avec des mises en suerte à des distances considérables (parfois d’un bout à l’autre de la piste, comme à Nîmes lors de la corrida de Miura qu’affrontait seul Javier Castaño, 2012), et certains, y prenant goût, souhaiteraient que cela devienne pratique courante. 

 Corrida de Adelaida Rodriguez à Ales 2013

 Pour cela, il faut revoir entièrement les conditions matérielles et réglementaires de ce tercio : pique réduite de moitié (3 à 4cm de la pointe à la garde, laquelle devrait être ajustable) ; durée des puyazos limitée à quelques secondes (aux Alguazils de surveiller) ; un seul picador en piste (comme cela se pratique lors des corridas-concours ou en corridas ordinaires à Céret ou à Alès) ( à quoi sert ce second picador  qui ne doit pas intervenir : qu’il se tienne prêt, hors de la piste) ; retrait des toreros inutiles derrière les barrières et aux burladeros : seuls restent en piste le torero d’active et son peon de brega, se plaçant l’un d’un côté, l’autre de l’autre du cheval pour éviter les distractions et échappées du toro ; cheval léger et caparaçon souple ; suppression des lignes délimitant l’espace du cavalier qui doit pouvoir s’avancer vers le toro si celui-ci, placé trop loin, tarde à s’élancer. 


Ainsi réalisée, la suerte de vara pourrait être menée à bien, à condition, bien sûr, qu’elle s’effectue en jugeant continuellement et avec pertinence l’état du toro, sans obstination, avec doigté, avec délicatesse même, sans risquer d’anéantir le toro et de ruiner tout espoir de voir le tercio de banderilles et surtout celui de muleta. Toutefois, demander à un toro de galoper et recevoir trois paires de banderilles après avoir subi 4, 5 ou 6 puyazos est inhumain : deux paires à harpons courts seraient suffisantes. Quant aux toreros qui attendent le premier avis avant d’aller chercher l’épée, ils devront revoir leur plan de faena. Enfin les spectateurs qui aiment les quites fleuris devront se faire une raison : ou le toro expose sa bravoure en fonçant 4 fois au cheval, ou il sert de faire-valoir au torero, mais pas les deux : il faut choisir son spectacle.



Mais tout ceci est lié à des volontés et à des aptitudes. Les toreros talentueux désirent-ils laisser à d’autres une partie de leur gloire ? Les autorités, les syndicats seront-ils jamais disposés à modifier les antiques pratiques ? Les picadors ont-ils tous la capacité de mener avec brio un tercio de vara quand mettre la pique au bon endroit semble impossible à la plupart d’entre eux ?

 Juan José Esquivel, photo du site de la Unpbe


Le rééquilibrage des tercios est une chose nécessaire et salutaire. Donner au premier de la signification et du panache est profitable à l’ensemble de la corrida. 
Attention toutefois aux excès, et à ne pas déplacer le centre de gravité de la tauromachie en reléguant le torero au rôle de matador. Les formidables succès récents de certains subalternes sont sympathiques, mais obtenus en effectuant brillamment des tâches qui restent mineures. Les picadors, du haut de leurs montures, risquent peu le coup de corne et leur équipement de chevaliers du Moyen-Age les rend quasiment invulnérables. La prééminence du torero maestro sur tous les autres acteurs doit être préservée. La corrida est avant tout la rencontre d’un homme et un toro avec leur destin. Tous les autres participants ne sont que des auxiliaires et ont le devoir de le rester.

 Cesar Rincon con Bastonito de Baltasar Iban, photo du blog solymoscas



23 mai 2013

Ces sortes d’animaux...

Nobuyoshi Araki - Le voyage sentimental 1971

Même si les anti-corridas nous énervent, ils nous forcent à réfléchir sur notre passion et à argumenter sur la nécessité de la corrida, sur son bien-fondé, ce qui nous permet de mettre en ordre notre relation à ce spectacle.

Pour justifier la corrida, on a raisonné comme il le fallait sur ses fondements historiques, sur les retombées économiques des spectacles taurins, sur les bénéfices écologiques de l’élevage des toros, sur les aspects exemplaires de l’aventure des toreros, modèles de courage et de vertu, sur la dimension artistique de la tauromachie… Nous perdrions en effet beaucoup à sa disparition.
Je voudrais à mon tour esquisser un raisonnement.
D'abord, un rappel : avant d'être l'occasion d'actes de vaillance ou d'élégance, la corrida est la mise à mort du toro.


Miquel Barcelo - Lanzarote 52 (2002)


Si nous essayons de remonter à la source de la corrida, non pas la source historique, mais à l'origine du processus existentiel de la corrida, nous nous retrouvons en présence des trois acteurs : le toro, le torero, le public. Chacun est au point de départ d'une logique plus ou moins impérieuse conduisant à la corrida.

Même si la corrida ne peut exister sans le public [je ne parle pas de l'aspect économique que représente le public, ni de l'idée absurde d'une exhibition sans spectateur, mais de sa fonction dans le processus de la corrida (comme nous avions essayé de le montrer dans ce précédent post)], il n'est pas acteur dans la genèse de la corrida : il n'en est que le témoin. La corrida se fait avec lui, non par lui.

Jean-Georges Vibert A la Corrida 1875

 Le torero tient bien sûr une toute autre place. Il a pu, au cours de l'histoire, être l'élément originel de la corrida, dans une démarche de défi envers les forces sauvages, représentées dans notre coin du monde par le toro brave. En d'autres lieux, il se serait agi d'un combat contre un lion, contre un guerrier d'une tribu ennemie au cours de quelque épreuve initiatique. 

Cartel de la feria de Nîmes 2013, réalisé par Sylvain Fraysse

Mais nous avons affaire là à des modes archaïques de l'affrontement homme-toro, d'un temps bien antérieur à la mise en forme de la corrida, donc hors de propos, ici. Si nous nous écartons de la vision historique et que nous tentons de considérer le concept "corrida", il devient moralement insoutenable de désigner l'homme comme déclencheur du processus:
« Donnez-moi un toro, pour que je joue avec lui, et que je le tue ! »

Quel que soit le contenu du verbe « jouer », cette démarche est impensable, même si elle fait partie de la pratique tauromachique.

Alors, l’être fondateur de la corrida, c’est le toro. Et la corrida, la rencontre du toro avec sa mort.

 Toro de Murteira Grave 

Le toro est un ruminant, un bovin, une bête de boucherie, tout  comme  le veau du Limousin ou le bœuf Charolais… Son destin, c’est l’étal du boucher, comme les autres. Oui, mais pas par le même parcours que les autres. Car lui, il appartient à l’aristocratie du règne animal. Il est, dans son ordre, ce qu’est le requin chez les poissons, le tigre chez les félins, l’aigle chez les oiseaux : un animal d’exception,  puissant, farouche, redoutable, beau, noble et brave. Un seigneur, alliant à ses qualités animales quelques-unes des vertus les plus prisées chez les humains en quête de grandeur. Et il n’est pas question qu’il périsse misérablement.

Ses congénères finissent leur vie en file indienne dans les locaux aseptisés de l’abattoir régional : assommés,  suspendus par une patte, puis égorgés, plus ou moins rapidement, si possible avant qu’ils ne reprennent conscience. Fin de vie ordinaire pour animaux ordinaires.

Dans la pièce Le Bourgeois Gentilhomme de Molière, Monsieur Jourdain, bourgeois ordinaire et prétencieux, reçoit un habit de cour digne des plus grandes cérémonies et s’apprête à l’enfiler lorsque le Maître tailleur le retient  et lui dit :

 « Attendez. Cela ne va pas comme cela. J'ai amené des gens pour vous habiller en cadence, et ces sortes d'habits se mettent avec cérémonie. Holà ! entrez, vous autres. Mettez cet habit à Monsieur, de la manière que vous faites aux personnes de qualité. »



Eh bien, il en va de même pour le toro :

« …ces sortes d’animaux se mettent à mort avec cérémonie. »
  
La corrida est cette cérémonie-là : fastes, musique, tenues princières, parades, ordre impeccable, tout un luxe de rituels pour cet événement :  

6 Toros 6

seront mis à mort

par les vaillants toreros...

L’homme est ici un exécutant, le spécialiste, celui qui sait faire : mettre en évidence les qualités du toro et démontrer que celui-ci est bien un être d’exception digne de tout ce faste; mettre à mort le toro avec toute l’habileté et l’honnêteté requises dans de telles circonstances. Si, ce faisant, il se montre brillant, gloire lui en sera rendue.

Quant au public, il joue le rôle du grand témoin, veillant au respect des grands principes de la tauromachie et s’assurant que l’homme se comporte avec la dignité requise pour cet événement.

Miquel Barcelo - Lanzarote 52

Vouloir priver le toro d’une fin à la mesure de sa grandeur, c’est faire le choix de la médiocrité ordinaire, de la passivité, de la résignation, de l’humiliation. S’ils savaient quel destin les antis rêvent pour eux, les toros iraient leur donner un de ces coups de corne qui les feraient réfléchir à deux fois avant de se mêler de ce qui est trop grand pour eux.


Comme chacun sait, le toro n’est pas une créature issue telle quelle de la vie sauvage mais le résultat d’un savant et patient travail de sélection et de techniques d’élevages. Si la nature a offert la matière première, il revenait à l’éleveur de modeler la bête brute pour en faire cet animal prestigieux. L’éleveur, créateur du toro de combat, est bien la pièce maîtresse de la tauromachie. Mettons-les, lui et son oeuvre, sur le piédestal qui leur revient.

 Généalogie des encastes de toros de combat. tirée du site Terres Taurines (cliquer pour voir en grand)


15 mars 2013

Analyse degré zéro

Versión Española : Jose Morente ha tenido la amabilidad de traducir esta entrada en español y nos ha hecho el honor de publicarla en su blog La Razón Incorpórea.
Jose Morente a eu la gentillesse de traduire cet article en espagnol et nous fait l'honneur de le publier dans son blog La Razón Incorpórea. 

 
 Le supplice de Tantale

L'art de toréer est l'objet de multitudes de commentaires et de propos théoriques, tous plus savants les uns que les autres. Quant à moi, je vais essayer de revenir au degré zéro de l'analyse.

Il faut évidemment revenir au toro, sans oublier qu'avant d'être bravo, encastado, enrazado, noble, etc. il s'agit d'une bête, d'un animal et seulement de cela! La discussion taurine est complètement intoxiquée par l'anthropomorphisme. Le toro n'est pas un homme et  imaginer ce qu'il ressent à partir de notre expérience d'homme est totalement dénué de sens. Non, le toro n'est pas impressionné par les prises de risque du torero. Le toro se fiche qu'on se croise, qu'on avance la jambe, même si cela nous semble le summum du courage. 


Retournons au campo. 
Car c'est là qu'on peut observer son comportement et faire les rapprochements avec ce qui se passe dans l'arène. Les luttes entre toros sont fréquentes et presque toutes se déroulent de la même façon : deux toros s'affrontent tête contre tête, le moins fort recule, abandonne et fuit, l'autre le poursuit sur quelques mètres et arrête sa course quand le vaincu s'éloigne (l'animal dominant/animal dominé). 
C'est de cela qu'il faut partir, car c'est bien ce qui se passe dans le ruedo. Le toro charge contre des obstacles, des éléments gênant, agaçants qui systématiquement s'écartent, s'enfuient : homme, cape, muleta. Le seul qui ne parte pas immédiatement est le cheval, mais il finit par s'éloigner; et on peut penser que le toro se sent finalement vainqueur de sa lutte contre le cheval quand ce dernier quitte la piste. Le toro doit certainement se sentir maître de la situation pendant une longue partie de son combat en piste. Tout fuit devant lui dès qu'il décide de charger.

 Jose Maria Manzanares, feria San Miguel 2012.


Qu'est-ce qui alors torée le toro? Si "toréer un toro" c'est s'en rendre maître, lui imposer  (momentanément) la suprématie de l'homme, on peut énumérer trois facteurs :

- réduire sa puissance physique : 
  • par les blessures de la pique et des banderilles, 
  • par la multiplicité des courses à travers la piste
  • par les contraintes imposées par la nature des passes: passes longues ou brusques, remates violents latéraux ou par le haut, muleta ou cape basses, trajectoires très incurvées, enchaînement rapide des passes et des séries... tout cela finit par l'épuiser (le changement de trajectoire imposé par une jambe qui s'avance est totalement insignifiant dans cet arsenal). 

- perturber son assurance, lui retirer sa maîtrise: 

  • par le choix des terrains, 
  • par l'alternance des séries main droite, main gauche.
- réduire sa puissance psychologique, sa volonté agressive: c'est la partie la plus subtile. Il faut que le toro ait le sentiment que ses attaques sont sans espoir :
  • par la répétition des passes et des séries qui doivent donner la sensation au toro qu'il n'est jamais durablement maître du combat contre cet adversaire qui fuit toujours mais revient sans cesse.
  • par la précision des passes, mais surtout le temple! Le temple, c'est le supplice de Tantale : la muleta  constamment à portée de corne et pourtant inaccessible et le coup ne porte jamais. 


Le problème, c'est que le toro doit certes être toréé, dominé, dompté, mais pas trop et surtout pas trop vite, car "qui veut toréer bien ménage son bovin"!

L'art de bien toréer consiste à appliquer à bon escient et à bien doser les procédés de domination et d'aide au toro. Car il ne faut pas oublier que si le torero doit par son art du toreo  se montrer le maître et conquérir le droit moral de porter l'estocade, il a le devoir surtout de mettre en évidence les qualités du toro, car c'est bien pour les constater que nous nous sommes rendus aux arènes.

 Photographie : Michael Crouser


05 décembre 2012

Vox Populi - Versión Española

 

Una escena famosa de la película El 7o Sello de Bergman muestra al Caballero que emprende con la Muerte una partida de ajedrez que debe determinar su destino. Por supuesto, la Muerte acaba por ganar la partida, el enfrentamiento por tablero de ajedrez interpuesto es sólo una ilusión de esperanza: no vencemos el Destino.
Pues bien, es la misma cosa en la corrida. No obstante, el que se pelea contra la Muerte, es el toro, y en el papel del Destino ineluctable, el hombre, el torero. Estos veinte minutos que dura el combate del toro en el ruedo son una imagen de una vida, con sus pruebas, sus luchas, sus victorias, sus fracasos y su fin; y esta vida, es la nuestra. Paradójicamente, nuestro representante en la plaza a nosotros, los espectadores, es el toro; el torero, el matador, es la figura del destino, de la muerte, contra el cual el toro lucha vanamente, desesperadamente.
En realidad, es el único que se pelea. El torero en ningún momento lucha contra él, como le hacían los gladiadores, entrando en pista con una arma y luchando a muerto contra él. No, jamás ataca, sino sufre los asaltos, las embestidas, que desvía por medio de los engaños que huyen constantemente. Cuándo lleva golpes, son castigos, que castigan el temerario que encarga la montura o quien se atreve a perseguir al hombre.
La corrida no es un combate, sino la ceremonia de la muerte del toro.
El problema, es que el hombre que desempeña el papel del Destino en esta representación no es siempre una criatura extraordinaria como el personaje al que interpreta. Ante todo, es vulnerable, contrariamente a la Muerte en el drama de Bergman, y el temor de la herida quita fácilmente las ganas de heroísmo; y luego forzosamente no es muy hábil para desempeñar su misión, este arte es difícil; por fin, el halago de los aplausos a menudo crece al deseo de gustar, a veces a la muchedumbre, porque es la muchedumbre que agita los pañuelos al fin. Pues, puede dejarse tentar por pequeñas negligencias, faltas ocasionales, hábiles recursos, efectos fáciles que hay que poner en ejecución…



El otro problema, es que si la corrida obedece a un reglamento, no tiene reglas. Por cierto todo es codificado, la sucesión de los acontecimientos, la orden de intervención de los toreros, la dimensión de las puyas, la madera de las banderillas, la talla de las espadas, pero ningún artículo se señala cómo por servirse de estos instrumentos, donde colocar la pica, cómo poner las banderillas. Del buen uso del capote, de la muleta, del arte de llevar el espadazo nunca es cuestión. De hecho, cada uno puede hacer lo que bueno le parece: pinchar en la penca, poner las banderillas en el vientre o plantar la espada en el costado. En todos los deportes de combate, de enfrentamiento, árbitros, jueces se preocupan por el respeto de las reglas, comportamientos buenos, en virtud de códigos que catalogan los actos lícitos y los gestos prohibidos. Nada de todo esto en la corrida. El presidente tiene pañuelos de todos los colores pero no tiene tarjeta amarilla.

George Wesley Bellows, Stag at Sharkey’s (1909)

Es el público que debe estar de guardia para que todo se pase bien, de modo más digno, más respetuoso de los usos buenos, haciendo aplicar el código no escrito de las buenas formas del toreo. Es el depositario. Algunas son simples y el gran público sabe hacerlas respetar: no toreaer un toro que cojea o se rompe un pitón, no despedazarle la espalda con la pica, no mecharlo de golpes de espada a la muerte etc. Otras son más complejas y entremezclan preocupaciones técnicas, éticas y consideraciónes estéticas, y son bien conocidas de espectadores advertidos: tratan de la posición del torero frente al toro, su inmovilidad, que cuelga la embestida, la trayectoria impuesta el toro, la manera de realizar la estocada etc.
Pero ellas todas expresan el mismo imperativo: tratar el toro con dignidad.
Y hasta ponerlo, por lo menos momentáneamente, en situación de hacer la sola cosa que sepa hacer: dar un golpe de pitón. Frente a un torero inteligente y experimentado que actuaría con prudencia, el toro no tiene ninguna posibilidad de alcanzar a su adversario. Hace falta que el hombre sea generoso y que, a sabiendas, él torée con un modo razonablemente arriesgado; y hasta inconscientemente, si es posible, buscando la elegancia, la armonía, dejándose embriagar por las ganas de realizar algo bello, una obra de arte, sin preocuparse solamente de su seguridad y de la técnica. En la corrida, la estética es fiadora de la ética.

 Diego Puerta

En resumen, hay que aceptar una parte de peligro, correr el riesgo de la cornada. La cobardía no es permitida y un poco de locura es bienvenida.
El toro es un animal hermoso, orgulloso, indómito, no muy inteligente, y, a grados diversos, dotado, de valentía y de nobleza, estas calidades que hicieron el grandor de la caballería. El toro que se lanza al asalto del caballo con su peto, es Roland a la cabeza de su pequeña tropa que empieza la batalla, perdida por anticipado, contra los nubarrones de soldados enemigos. Un héroe. Puede ser nuestro duplicado.
Comportándose bien, el hombre, el torero, da una lección al Destino, al que rige nuestras vidas. El areópago de los espectadores vigila por eso.

27 novembre 2012

Vox Populi


 
Une scène fameuse du film Le 7ème Sceau de Bergman montre le Chevalier entreprenant avec la Mort une partie d’échecs qui doit déterminer son destin. Bien sûr, la Mort finit par gagner la partie, l’affrontement par échiquier interposé n’est qu’une illusion d’espoir : on ne vainc pas le Destin.
Eh bien, c’est la même chose dans la corrida.  Toutefois, celui qui se bat contre la Mort, c’est le toro, et dans le rôle du Destin inéluctable, l’homme, le torero. Ces vingt minutes que dure le combat du toro en piste sont une image d’une vie, avec ses épreuves, ses luttes, ses victoires, ses échecs et sa fin ; et cette vie, c’est la nôtre. Paradoxalement, notre représentant dans l’arène à nous, les spectateurs, c’est le toro ; le torero, le matador, est la figure du destin, de la mort, contre lequel le toro lutte vainement, désespérément. 
En réalité, il est le seul à se battre. Le torero à aucun moment ne lutte contre lui, comme le faisaient les gladiateurs, entrant en piste avec une arme et luttant  à mort contre lui. Non,  il n’attaque jamais, mais subit les assauts, les charges, qu’il détourne au moyen des leurres qui fuient constamment. Quand il porte des coups, c’est des châtiments, qui punissent le téméraire qui charge la monture  ou qui ose poursuivre l’homme.
La corrida n’est pas un combat, mais la cérémonie de la mort du toro.
Le problème, c’est que l’homme qui joue le rôle du Destin dans cette représentation n’est pas toujours une créature hors du commun comme le personnage qu’il interprète. Avant tout, il est vulnérable, contrairement à la Mort dans le drame de Bergman, et la crainte de la blessure enlève facilement les envies d’héroïsme; et puis il n’est pas forcément très habile pour accomplir sa mission, cet art est difficile ; enfin la flatterie des applaudissements pousse souvent au désir de plaire, parfois au plus grand nombre, car c’est ce plus grand nombre qui agite les mouchoirs à la fin. Il peut donc se laisser tenter par de petites négligences, des manquements occasionnels, d’habiles recours, des effets faciles à mettre en œuvre…


L’autre problème, c’est que si la corrida obéit à un règlement, elle n’a pas de règle. Certes tout est codifié, la succession des événements, l’ordre d’intervention des toreros, la dimension des piques, le bois des banderilles, la taille des épées, mais nul article n’indique comment se servir de ces instruments, où placer la pique, comment poser les banderilles. Du bon usage de la cape, de la muleta, de l’art de porter le coup d’épée il n’est jamais question. 

En fait,  chacun peut faire ce que bon lui semble : piquer à la base de la queue, poser les banderilles dans le ventre ou planter l’épée dans le flanc. Dans tous les sports de combat, d’affrontement, des arbitres, des juges veillent au respect des règles, des bons comportements, en vertu de codes qui répertorient les actes licites et les gestes interdits. Il n’en est rien dans la corrida. Le président a des mouchoirs de toutes les couleurs mais n’a pas de carton jaune.

 Tableau de George Wesley Bellows, Stag at Sharkey’s (1909)

C’est au public que revient la tâche de veiller à ce que tout se passe bien, de la façon la plus digne, la plus respectueuse des bons usages, de faire appliquer le code non écrit des bonnes manières du toreo. Il en est le dépositaire. Certaines sont simples et le grand public sait les faire respecter : ne pas toréer un toro qui boîte ou se casse une corne, ne pas lui charcuter le dos avec la pique, ne pas le larder de coups d’épée à la mise à mort etc. D’autres sont plus complexes et entremêlent préoccupations techniques et considération  éthiques et sont bien connues des spectateurs avertis : elles concernent la position du torero face au toro, son immobilité pendant la charge, la trajectoire imposée au toro, la manière de porter le coup d’épée etc. 
Mais toutes expriment le même impératif : traiter le toro avec dignité. 
Et même le mettre, au moins momentanément, en situation de faire la seule chose qu’il sache faire : donner un coup de corne. Face à un torero intelligent et expérimenté qui agirait avec prudence, le toro n’a aucune chance d’atteindre son adversaire. Il faut que l’homme soit généreux et que, sciemment, il torée de façon raisonnablement risquée; et même inconsciemment, si possible, en recherchant l’élégance, l’harmonie, en se laissant griser par l’envie de réaliser quelque chose de beau, une œuvre d’art, sans se préoccuper seulement de sa sécurité et de la technique. Dans la corrida, l’esthétique est garante de l’éthique. 

 Diego Puerta
Bref, il faut accepter une part de danger, courir le risque de la cornada. La lâcheté n’est pas permise et un peu de folie est bienvenue.
Le toro est un bel animal, fier, indompté, pas très intelligent, et, à des degrés divers, doté, de bravoure et de noblesse, ces qualités qui firent la grandeur de la chevalerie. Le toro qui s’élance à l’assaut du cheval caparaçonné, c’est Roland à la tête de sa petite troupe engageant la bataille, perdue d’avance, contre les nuées de soldats ennemis. Un héros, quoi. Il peut être notre double.
En se comportant bien, l’homme, le torero, donne une leçon au Destin, à celui qui régit nos vies. L’aréopage des spectateurs y veille.